Du temps à l'ouvrage : petit bréviaire de la construction

Texte de Solène Bertrand


Immersion dans un système, cartographie d’un processus, l’exposition Du temps à l'ouvragede Jean Denant déconstruit le système pour le mettre à nu. En isolant les différentes étapes qui prédisposent à la construction, l’exposition nous plonge au cœur d’un système. 

L’artiste nous invite à morceler et à déconstruire pour isoler, les différentes actions qui concourent à l’édification.

Du temps à l'ouvrage débute hors-les-murs. En effet, la cour, d'ordinaire lieu de passage et de transition, est investie. Préambule ou immersion in media res, la pièce Réminiscence se déploie au niveau 0 du centre d'art. Un monolithe constitué de matières végétales et de terres emplit l'espace. Un monticule de gravats est érigé en sculpture : se mêlent, dans cet assemblage hasardeux, des morceaux, des débris, mottes de terre et plantes. Traces rapportées de l'excavation d'un site en construction, ces éléments épars sont autant de souvenirs matériels d'un processus. À ces résidus s'ajoutent des éléments issus de l'exposition : les reliquats des cloisons du plateau central ont été abattues et gisent ainsi dans ce monument du souvenir. La cour est alors redessinée, accueillant un  jardin urbain aléatoire et improvisé, un geste mécanique ayant déposé ces échantillons. 

L’immersion dans le décryptage du système de construction se poursuit, à l’étage. L’espace restructuré pour accueillir le parcours est redessiné,

L’espace est restructuré pour accueillir le parcours, imposant une nouvelle circulation. Des cloisons ont été abattues : le lieu porte ainsi le geste artistique et la marque de l’intervention qui réinvente l’in situ. Dans cet espace prend place une nouvelle architecture mentale : second œuvre raconte le geste de la construction et du bâti. Dans ses tableaux, l’artiste rejoue l’architecture en conviant des matériaux simples et destinés au bâtiment. Par ce détournement de la matière ,des matériaux à des fins artistiques, Jean Denant provoque un volontaire décalage entre noblesse du geste et précarité des matières. L’univers résolument urbain voisine avec la nature, représentée par la grande gravure d’une forêt qui trône dans le lieu, humanisant la rudesse des matériaux et rappelant le cycle de la vie et des éléments. Les baies vitrées favorisent la rencontre entre l'extérieur et l'intérieur : la végétalisation urbaine de la cour gagne ainsi l'espace d'exposition, à l'instar d'une plante grimpante. Jamais opposés, la nature et la culture, le fabriqué et le fantasmé se côtoient, se tutoient. Le regard circule, les matériaux dialoguent : la gravure, réalisée sur du bois utilisé pour réaliser les coffrages, atteste de cette rencontre entre l'origine de la matière et le produit transformé. Second œuvre poursuit la réflexion menée par Jean Denant sur la possible réconciliation de l’homme avec son architecture, sur sa projection et sa participation à l’élaboration du réel physique déterminé par la construction. Un nouvel espace mental se dessine : une parenthèse s'ouvre, figeant le temps et invitant à s'immiscer dans cette nouvelle temporalité, celle du changement et de la  métamorphose. Second œuvre annonce le temps de l’aménagement intérieur et de l’agencement des idées. 

Tel un "alchimiste", Jean Denant transforme la matière et les matériaux. Du temps à l'ouvragemet en scène les différentes étapes qui participent de la modélisation de nouveaux espaces, de nouveaux systèmes. L'exposition se déploie en trois temps, trois volets qui sont autant de lectures et de tentatives de capture et de distorsion du réel. Après avoir mis à nu les espaces et révélé les matières ,écorché les matériaux, l'artiste fait corps avec les murs, dans lesquels il redessine et découpe des formes pour y projeter une cartographie des processus, imaginaire et personnelle. À partir des fragments retiré aux cimaises, Jean Denant recompose un réel. L'artiste cite ici l'une de ses pièces réalisées en 2005, superposant alors les temporalités et les références pour reconstruire un nouveau lieu de réflexion. Il emprunte aux murs leur histoire et leur passé pour y découper des formes et leur donner une nouvelle vie. De cette étape, demeurent les trous vides, comme une invitation à l'introspection et à investir le vide laissé par la disparition de la matière. Plongé dans la dans l'absence des formes, le visiteur est irrémédiablement absorbé, qui rappellent les espaces resculptés  par Turrell . Pourtant, bien qu'invisible, cette matière est présente : elle permet de construire un mobilier emprunté au design du Bauhaus, à l’esthétique de Mies Van der Rohe et Le Corbusier. Le cabinet de psychanalyse reproduit, à l’échelle 1, devient alors la métaphore des différentes couches du mental, des superpositions de réalités qui participent de la construction d'un réel affirmé. D’une facture simple, épurée et fragile, les éléments d’ameublement figurent le lieu d’écoute où les patients ont rendez-vous avec leur inconscient, avec la construction de leur Moi. Est ainsi mis en scène un système de pensée contemporaine qui contribue à la construction de l’humain. Cet ultime lieu, au sommet de l’espace d’exposition, invite alors à la contemplation, à la suspension du temps. Parenthèse réinventée, ce cabinet favorise l’introspection et le retour sur les différents temps de la construction, de l’appréhension du réel . 



Regressus ad uterum… Retour sur les traces de la construction d’une pensée, d’un processus et mise à nu d’un système, Du temps à l'ouvrage s’interroge sur les différents processus d’agencement qui contribuent à l’élaboration d’une pensée. Métaphore poétique et philosophique, le travail de Jean Denant construit en même temps qu’il démolit une image, solidifie une vision d’un monde en même temps qu’elle le fragilise. Il est question de corps en transformation, d’histoire en cours d'écriture et de mise à nu des systèmes sur lesquels s’élaborent les modes de pensée contemporains. Psychanalyse de la matière, analyse d’un processus, Second œuvre matérialise l’ineffable, donnant corps à ce qui échappe : les fondations de la culture actuelle sont révélées par le geste artistique fédérateur qui rassemble matériau et matière, action et pensée. Un nouveau système de signes se déploie sous nos yeux : les strates sont exhibées, mettant à nu le processus de pensée caché, à l’instar de ce qui se joue dans l’inconscient. Pas à pas, Jean Denant construit son propre langage artistique, empruntant tant à l’histoire, qu’à l’art et à la poétique du chantier. L’artiste déstructure pour mieux assembler, isole pour mieux rassembler. Le visiteur s’immerge dans un monde réinventé où se rejouent  alors le réel et les codes de la représentation.




Musée de l’Homme, Paris

Mappemonde : un état du monde

« Mappemonde » est une œuvre en perpétuel recommencement. Sans cesse, son sens et sa forme sont relancés, en fonction des lieux qui l’accueillent. En reproduisant une carte, Jean Denant éventre une paroi vierge pour venir y inscrire, à coups de marteau, les contours du monde. Une cartographie se forme, à mesure que l’artiste lui donne corps par le geste. Sous nos yeux, se reconstruit le monde, s’installent les frontières. Présentée dans le cadre du Musée de l’homme, « Mappemonde » rentre en résonance avec  le lieu qui l’accueille. C’est là la force de cette œuvre qui, venant s’incruster dans les murs des espaces d’exposition, se fond avec le cadre et revient à l’origine de la construction (du monde, mais aussi du bâtiment). Architecture et histoire fusionnent. Réalisée in situ, la pièce « Mappemonde » peut  être inlassablement réactivée, ne faisant plus qu’un avec le lieu, avec son histoire. Ainsi, ce geste fort pratiqué dans un musée en cours de rénovation est un rappel de la poétique du chantier, motif récurrent dans le travail de Jean Denant. L’action de l’artiste mue le chantier en installation, invitant à réinvestir le site, à poétiser le quotidien du monde du bâtiment. Par ce travail physique, l’artiste « martèle », au sens propre comme au sens figuré, la présence de l’homme. Les coups portés dans le mur rappellent à la fois le travail de la matière et le labeur humain : matière première et geste primaire sont enfin réunis. Cette inscription dans les murs est aussi une trace profonde, inscrite dans la pierre, du passage de l’ « homo erectus »… La mappemonde ou l’art rupestre revisité par l’homme urbain et contemporain.

Œuvre éphémère, cette fresque s’inscrit pourtant durablement dans le bâti qui, toujours, portera, dans les entrailles de la matière, cette terre revisitée, réinventée. Ainsi, le musée de l’homme, qui abrite l’histoire de l’humanité, porte en lui toutes les temporalités : l’avenir du geste ouvrier qui viendra modifier le bâti, mais aussi la trace d’une intervention humaine, réveillant,  par l’excavation, les stigmates du passé. La  mappemonde, une fois recouverte, viendra se fondre, se perdre dans la nouvelle architecture. Invisible et cachée, cette carte demeurera une strate inscrite dans les sédiments, veillant silencieusement sur une nouvelle histoire en train de se construire. Des débris jonchent le sol. Disparates, ils viennent se confondre avec le chantier en soi : alliance de l’organique et du minéral, ces « résidus », sont les témoins de la trace du corps et de son action sur le bâti. Par les gravats, le réel rencontre la projection mimétique et cartographiée du monde. Gravés sur le mur, les territoires s’écrivent, se fixent, à l’instar de ces blocs de pierre sur lesquels ont été transmis et écrits les premiers mots de l’humanité.

« Mappemonde » redessine les espaces. Intériorisation du monde, cette pièce porte en elle l’ensemble des motifs présents dans le travail de Jean Denant. Elle met en scène le geste et affirme ainsi la présence humaine, dans une architecture incertaine, entre construction et abandon, entre avenir et temps suspendu.


Solène Bertrand



Peindre et Faire, In Progress

Musée Paul Valery

texte de Lea Bismuth


jean Denant entame des chantiers, met en place des situations, ouvre des failles. Aux frontières de la peinture, de l’architecture, du design ou encore de la sculpture, il développe une pratique plurielle posant la question des matériaux, des gestes laborieux et des identités.


Peindre un monde de « placo »

Les œuvres de Jean Denant gardent les traces des gestes qui les ont engendrées. Regardons de près la série intitulée In Progress. Est-ce de la peinture ? Commençons par dire que ce sont des murs. Des murs que l’artiste a « monté », comme on le dit dans le bâtiment, avec du placoplatre grisâtre, des enduits, et beaucoup d’huile de coude. Dans l’une de ses dernières expositions au centre d’art Le Portique au Havre, il a littéralement intégré ses murs de « placo » aux murs du centre d’art, créant des « prothèse architecturales », en relation directe et concrète avec le lieu. Les traces du bâti sont laissées apparentes : enduits, vis, strates d’élaboration. Et, comme dans une mise en abyme savamment construite, les chantiers en cours et les bâtiments en construction sont le sujet même de la peinture. Les grues viennent à peine de partir. Les ouvriers font peut-être leur pause déjeuner. Le soleil tape fort sur des montagnes de gravats, les échafaudages dévoilent des squelettes d’immeubles, un escabeau bouche le premier plan, l’architecture est encore à l’état de plan, de lignes qu’on trace avec un grand mètre et un scotch orange fluo.

Pour réaliser ces peintures d’architectures, Jean Denant se promène et prend des photos sur les chantiers de sa région, non loin de Sète, région qui a vu fleurir de nombreux immeubles de construction modeste ces dernières années, de quelques étages, permettant de loger rapidement pas mal de monde à moindre frais. Il prend des photos comme on ferait un dessin de projet, un dessin technique lançant les bases du travail. Et ce qu’il aime justement, c’est « figer le temps de la construction, arrêter le processus du chantier » juste au bon moment, dans le présent du faire, du geste, du plan. Il préfère d’ailleurs parler de dessin que de peinture, le dessin comme un processus, un certain « temps à l’ouvrage », pour reprendre un de ses titres. L’idée de temps recouvre ici celle de ruine, de regard archéologique sur ce qui n’est plus, dans le présent du faire : « la ruine est déjà intégrée au processus », explique l’artiste qui peint finalement un monde en « déliquescence ».

Ce regard sur la ruine est sans doute lié aux matériaux adoptés : en décidant de travailler avec des matières premières issues du bâtiment, Denant adopte les gestes ouvriers, travaille avec son corps et à l’échelle de son corps. Et il y a la deux tendances qui se rencontrent : à la fois l’hommage politique rendu à ceux qui vendent leur force de travail, mais aussi la poétisation de ce geste. Ainsi, en 2009, il réalise une série de dessins à la craie non fixée sur tableaux noirs (Les Précaires / L’Enterrement). Qui enterre-on ? Des hommes bêchent le sol et ce qui disparaîtra — la fragilité du support n’en est qu’un autre indice — c’est bien les gestes de ceux qui n’ont que leurs bras. Ruine et gestes précaires s’allient en une « archéologie ouvrière ».



Graver, cartographier

La précarisation est au cœur du travail. Jean Denant parle de « labeur », de « main d’œuvre ». Et lorsqu’il crée une Mappemonde (2009) à l’aide d’impacts de marteau sur le mur, il ne peut compter que sur la force de ses bras. Le mur s’éclate, le bras cogne, le marteau a une trajectoire. Et ce qui se dessine par prélèvement est une carte du monde qui apparaît par delà les gravats jonchant le sol. La performance est tout sauf plaisante précise l’artiste qui, muni de lunettes de protection, ressort couvert de plâtre et épuisé.

Il est d’ailleurs souvent question de gravure, au sens d’un prélèvement de matière, manière de créer un nouveau sillon, de dégager une forme par l’acte de retirer, dans des écorchures sur bois peint (Mémoire collective, 2010), des découpes numériques sur polystyrène extrudé, des gravures sur contre-plaqué… Ces gestes sont justement un moyen, par le dégagement, de cartographier des territoires et leurs limites. Une carte n’est-elle pas un tracé de formes de terres mangées par la mer, découpées par la vision des côtes ?

Notre Mer, l’un des derniers projets, est une carte dessinée sur un bunker allemand abandonné à Sète depuis la seconde guerre : cette carte est une découpe des côtes méditerranéennes, en miroirs, reflétant la mer de Sète. Une fois encore, Jean Denant allie la rudesse du support et une certaine délicatesse : les côtes de la Méditerranée sont fines comme de la dentelle sur un bunker aux formes brutes et épaisses. Là où le bunker est aveugle, il ouvre une fenêtre poétique. Là où le mur est dur et sans âme, il dessine la carte du monde.

Finalement, Jean Denant sculpte les paysages dont nous sommes les contemporains, et comme dans un mouvement de balancier, il nous dit aussi que « le paysage sculpte les hommes et les identités ».


Léa Bismuth


Léa Bismuth est critique d’art (membre de l’AICA, elle écrit dans art press depuis 2006). Elle est également commissaire d’exposition indépendante (en 2014, elle sera notamment commissaire de l’exposition des étudiants de 5ème année des Beaux Arts de Tours-Angers-Le Mans).







Le Portique

« Tout corps d'état »

Le travail de Jean Denant interroge l'humain à partir de l'architecture. Considérant que celle-ci modèle le monde dans lequel les êtres évoluent, c'est par le prisme du geste créatif que l’artiste interroge la nature humaine. L'architecture est une proposition contemporaine pour traiter du réel, pour essayer de l'appréhender et ainsi orienter le monde. Mais, dans les œuvres de Jean Denant, l'architecture, c'est bien plus, c'est une métaphore poétique et philosophique pour parler de l'état du monde. Bâtiment ou histoire humaine, tout est affaire de construction. C'est ainsi à une tentative de construction-déconstruction que nous convie l'artiste.

« Tout corps d'état » est une exposition physique, comme le souligne le titre polysémique choisi par l’artiste. Tout d'abord, parce qu'elle restitue un geste, celui de l'homme en train de construire. Geste évocateur dans une ville comme Le Havre où la problématique de la reconstruction est omniprésente. Dans la cité océane, les traces physiques et matérielles sont permanentes, renfermant en elles la ruine et l'espoir du renouveau. C'est de cela dont parle le travail de Jean Denant. « Tout corps d'état » fait référence concrètement au langage du bâtiment, évoquant deux temps de la construction, le gros œuvre et le second œuvre. C'est donc l'histoire d'un processus que nous narre l'artiste à travers des tableaux réunis pour la première fois. En effet, jusqu'ici, ces œuvres ont été montrées de façon autonome et Le Portique offre à l'artiste l’occasion de les faire dialoguer, de provoquer entre elles une rencontre physique et directe. C'est ce qu'induit le mot "corps" présent dans le titre qui souligne cette présence et cette inscription quasi-organique. L'architecture instaure un dialogue entre l'être et le monde.

Dans ses tableaux, l’artiste rejoue l’architecture, conviant des matériaux simples et destinés au bâtiment. Par ce détournement de la matière à des fins artistiques, Jean Denant provoque un volontaire décalage entre noblesse du geste et précarité des matières. Ses œuvres défient les définitions et abolissent les frontières entre art et réel : les tableaux se muent en mur, l’image devient narration, l’artiste un ouvrier. En effet, pour Jean Denant, le geste est primordial, rappelant l’aventure humaine, celle aussi de sa ville, Sète, une cité portuaire et ouvrière qui n’est pas sans ressembler au Havre. Le recours au matériau de construction évoque ainsi les étapes de l’histoire, de celle des hommes qui s’écrit dans le paysage urbain et dans le bâti, enveloppe de béton qui abrite toute une communauté. Métaphore poétique et philosophique, le travail de Jean Denant construit en même temps qu’il démolit une image, solidifie une vision d’un monde en même temps qu’elle le fragilise. Il est question de corps en transformation, d’histoire en cours d’élaboration. Sorte de work in progress permanent, l’exposition que l’artiste présente au Portique invite à relire le cours de l’histoire humaine, mais aussi celle de l’histoire de l’art. S’inscrivant dans une lignée d’artistes contemporains qui se plaisent à convoquer des matériaux issus du bâtiment (on peut évoquer Gyan Panchal ou encore Thomas Houseago), Jean Denant porte alors un autre regard sur l’œuvre d’art qui change de statut. Les matériaux utilisés sont périssables et voués à la disparition, à l’effacement, rompant ainsi avec une traditionnelle préservation des œuvres d’art. Ici, à l’instar de l’histoire et du temps, l’œuvre évolue, se décrépit, n’échappant pas à l’inévitable vieillissement. L’art n’est donc plus voué à la pérennité : il est un geste transitoire, un passeur entre l’êtree et le temps.

« Tout corps d’état » rejoue poétiquement l’architecture et le processus de l’Histoire. L’exposition réveille le corps de l’artiste qui, par le geste, s’inscrit dans un continuum. C’est aussi le corps du visiteur qui est sollicité dans une interaction avec les œuvres présentées convoquant l’histoire de l’humanité écrite dans le bâti. Poétique de la ruine, méditation philosophique sur la fuite du temps, « Tout corps d’état » est une exposition en suspens … Tel un funambule, l’artiste effleure la matière et l’érosion de cette dernière, flirtant entre construction et démolition, entre art et réel.


Solenne Bertrand



Comme un écho entre les murs      

Manuel Pomar, directeur du centre d'art Lieu-Commun, Toulouse.


           

De la grande à la petite histoire, Jean Denant choisit ses sujets avec précision.


Il fabrique des images, les construits patiemment jusqu'à parvenir à la représentation de paysages urbains, d'êtres humains et d'objets.


Il utilise des matériaux du bâtiment, dont il détourne l'usage. Il peint et creuse le placoplâtre, imprime sur le plâtre. Ces matières, habituellement appréciées pour leur facilité de mise en œuvre sont peu adaptées pour traverser les siècles. Là est tout le paradoxe de l'œuvre de l'artiste. 


Comment porter ce regard si singulier sur le monde en déjouant un des fondamentaux de l'art qu'est la pérennité ?


Comment s'inscrire dans cette trajectoire universelle en anticipant la poussière ?


Le travail de Jean Denant révèle ici toute la difficulté d'être ambitieux en évitant l'écueil de la vanité. Il est semblable aux hommes et au monde, périssable, il anticipe sa chute et devient le miroir fidèle de notre fin annoncée. De matériaux fragiles et réfractaires, Jean parvient à tirer la substantifique moelle, il les magnifie. Une palette précise, des gris, papiers ou bétons, des blancs, feuille ou plâtre, des noirs francs, d'autres délavés, du bleu peinture ou polystyrène, les teintes chaudes des bois, et toujours posé au final, l'orange fluorescent, venant sonner la fin du chantier, l'achèvement du work in progress par la projection déplacée de l'espace mental de l'artiste. Une couleur sanction qui produit un glissement mémoriel, trace rémanente du projet et de l'atelier. Tautologie absolue que celle d'une touche fidèle et précieuse, abîmée d'un dernier signe qui brouille l'harmonie de son travail présent, empreinte visuelle de sa réflexion sur ses démarches futures.


Si j'aborde le travail de Jean Denant par les matières, les gestes, les supports et les couleurs, c'est qu'il fait partie des artistes pour lesquels la dimension plastique est aussi importante que le sujet. L'image est extirpée de ces matériaux classiques de construction qui portent en eux la dimension symbolique que Jean s'attache à exposer. Il confronte des univers variés où la présence humaine est toujours en lutte pour son émancipation.


Sur ce tableau réalisé sur une planche de bois de construction encore marquée du nom de son fabricant, il a, en quelques gestes, éraflé et gravé l'image d'un homme s'acharnant sur un mur une masse à la main. 


Berlin, son mur absolu, celui d'une frontière totalitaire absurde, symbole de l'enfermement étatique de tout un peuple. Cette image et l'événement dont elle résulte, sonnent, pour la génération de l'artiste le glas de la post modernité. Après la chute du mur, le tourbillon libéral a accéléré l'érosion inéluctable de nos convictions et la planète est partie en vrille. Nous vivons aujourd'hui les répliques perpétuelles des atermoiements cyniques de Yalta. 


Ce mur entre en écho avec d'autres aux apparences plus anodines, plus quotidiennes de bâtiments en construction.


Immeubles dont l'état oscille entre chantier et ruine, images partiellement achevées qui malgré la rigueur des lignes et des perspectives, laissent subsister le flou d'une exactitude incertaine. C'est à cet endroit précis que la touche picturale de Jean Denant remplit son office perturbateur, maintenant le doute dans un territoire d'où toute certitude est bannie.


L'objectif ultime est de laisser une empreinte, trace singulière parce que fragile. Mais une œuvre de qualité n'est-elle pas celle qui se grandit de ses propres paradoxes ? De tous temps, les artistes ont repoussé les limites des méthodes de conservation des œuvres. Jean Denant rejoint ici, Rauschenberg ou les nouveaux réalistes par l'usage de matériaux aux pouvoirs symboliques puissants mais aux vertus de conservation limitées. Il s'inscrit dans son temps non seulement par l'acuité de ses thématiques mais aussi par l'audace et la pertinence de ses choix plastiques. Comme disait Deleuze, « il faut bégayer son propre langage ». Chez Jean Denant, ce bégaiement engendre un écho qui s'amplifie d'œuvre en œuvre et donne à son travail, en partie consacré au doute, une assurance toute entière contenue dans sa force plastique.


 


Extrait de texte de Gerard Traquandi

président du 5em prix ccimp


Cet été, j’ai eu le plaisir d’écouter les propos d’Etienne Klein au cours d’une série passionnant

d’émissions radiophoniques. Parmi les perles que j’ai retenues, sa définition de la Post-modernité:

«La post-modernité, c’est la modernité sans illusion» On pourrait réunir les lauréats de cette année autour de cette hypothèse.


Cette question de l’illusion, Jean Denant la pose Formellement:

Un planisphère représente nos continents forcément à une échelle réduite. Nous nous retrouvons devant une image codée au plus haut point. Une représentation connue et reconnue, dont le statut ne fait aucun doute. Mais alors que penser des débris jonchant le sol? Ils sont tout autant le fruit de la fabrication de cette image, celui d’une action. Alors, à leur tour, doivent-ils être considérés comme une image ou bien sont-ils redevenus matières premières?


Ce questionnement critique, cette dialectique sont riches de sens. Interroger l’image en tant que telle reste vertueux. C’est dans cette optique que le travail de Jean Denant nous a séduit. 




texte de présentation

par  Fabienne gendre


Une exposition de Jean Denant tient à la fois du chantier de construction et du cabinet d’architecte,d’un lieu où se conçoit et se construit un objet. Ce qui intéresse l’artiste c’est le » work in process «,le processus de fabrication de l’oeuvre. On ne s’étonne pas qu’il affectionne tout particulièrement les chantiers, les zones industrielles, espaces de construction, espaces en construction, en transition,en devenir.Artiste sans atelier le lieu d’exposition est vécu effectivement comme un chantier où s’échafaude une pensée et l’oeuvre qui la met en forme. Les techniques habituellement sollicitées,assemblages de matériaux de construction, mais également photo, vidéo, dessin apparaissent comme autant d’éléments d’élaboration d’un ensemble plus vaste dont chaque exposition constitue une proposition autonome.Le vocabulaire de formes relève du schéma, de la maquette, du plan. Les matériaux, adhésif, polystyrène, néons, sont ceux de la production industrielle. Jean Denant confie souvent à la machine le soin de la réalisation de ses pièces. Lui même les met en oeuvre dans un va et vient de la pensée entre espace physique et espace mental, le lieu d’exposition et celui de ses préoccupations


Peindre un bâtiment

texte de Emilie Bouvard, critique et historienne de l’art.


Creusements, cartes et plans


En 2009 à Mains d’œuvres (Saint-Ouen), Jean Denant présentait une impressionnante carte du monde de 7 m par 4 m, tapée au burin ou à la masse dans le béton d’un mur de l’espace. Des zones étaient plus martelées que d’autres, des trous béants fendaient la carte. Les débris du mur jonchaient le sol – et témoignaient de la violence de l’acte. Ainsi, ce qui techniquement était un relief en creux, une forme archaïque de sculpture remontant à l’Egypte ancienne, formait une image plane, incrustée dans le mur, qui lorsqu’on s’en approchait révélait sa nature de relief sculpté. Faire du plat avec du volume, du volume avec du plat, une pratique récurrente que l’on va retrouver dans l’œuvre de Jean Denant. Dés 2006, celui-ci commence à travailler avec du polystyrène extrudé, un matériau de l’ordre de la mousse, dense, bleu ciel, lisse, utilisés dans la construction. Ici, Jean Denant est cousin d’un Gyan Panchal par exemple. Il découpe dans la plaque de polystyrène des sortes de plans, qui forment des arabesques géométriques évoquant un urbanisme utopique et moderniste, mais dont les niveaux se chevaucheraient : une architecture mise à plat, une circulation plane, une Cité Frugès (Pessac, Le Corbusier, 1925) vue d’avion et en transparence. Dans certaines installations, les petits morceaux cubiques de polystyrène s’échappent de leur plaque et coulent, révélant la dimension sculpturale, le volume de ce que le spectateur regardait comme une surface. Ces plans sont en fait des plans-reliefs, avec pour l’artiste peut-être en tête les Architectones, lisses eux aussi, et utopiques, de Malévitch. Ailleurs, dans ces mêmes années, Jean Denant découpe des cloisons. On comprend assez vite que le motif importe peu, qu’il s’agisse d’une carte du monde, ou de figures géométriques : la question posée est celle de la découpe, du creusement d’un mur, et donc d’un bâtiment, ou d’une matière utilisée dans l’architecture. Jean Denant considère que le monde urbain, les bâtiments qui forment les villes, sont notre paysage, notre nature contemporaine. C’est donc à eux qu’il faut s’attaquer. Cette conception de l’art comme intervention très souvent in situ, dans un dévoilement de l’architecture et de ce qui se cache derrière les murs, s’inscrit à la suite d’une histoire d’interventions urbaines qui rassemblent la pensée anarchitecturale de Gordon Matta-Clark et de ses célèbres Splittings des années 1970, ou certains affichages sauvages de Daniel Buren de la fin des années 1960. Mais le propos de Jean Denant n’est pas anarchique.

Les pièces de Jean Denant sont faites pour être éprouvées : les matériaux s’imposent, d’autant qu’ils ont tendance à se chevaucher et à se superposer sans que soit recherché quelque chose de l’ordre du trop fini, ou du trop clos. Les pièces ne sont pas fermées sur elles-mêmes. La dimension imposante des œuvres, le mélange de sculpture et d’installation tend à conduire le spectateur à avoir le sentiment qu’il peut pénétrer dans ses paysages de béton, voire passer derrière, de l’autre côté.

Bleu ciel

Ce travail n’est de l’ordre de la ruine ou de ces catastrophes, peintes par exemple par un Duncan Wylie. Ses découpes traduisent une « poétique du chantier » construite. La récurrence de ce bleu ciel du polystyrène extrudé, pour ces reliefs en creux, pour une cabane en pleine nature (2007), pour une maison de la taille d’une cabane pour adulte intitulée Cache-misère (Printemps de Septembre, 2008), crée une répétition visuelle de l’ordre de la matière monochrome, poétique. Il est très, très difficile ici de ne pas évoquer quelques éléments biographiques : Jean Denant vit et travaille à Sète, et jouit de la lumière méditerranéenne, et du bleu de la mer, au sein d’une ville à l’atmosphère littéraire et fantasmatique particulière, de Valéry à Brassens ; son père fabriquait des bouées à l’aide de ce polystyrène pour ses activités conchylicoles. On est très loin ici du chantier : ces découpes bleues apparaissent comme un transfert métaphorique du bleu du ciel dans un matériau de chantier. Sauf que ce bleu, omniprésent, presqu’implacable, réapparaît dans les œuvres récentes où il représente effectivement le ciel sur lequel se découpent des immeubles. Ces travaux récents intitulés In Progress, présentés par exemple à Toulouse pour l’exposition Matière Grise (octobre 2012), s’apparentent à des installations qui construisent une illusion pour la déconstruire. A l’aide de « rails, enduits, Placoplatre, polystyrène extrudé, scotch, peinture, aérosols » et de « grattage », Jean Denant construit une structure verticale épaisse qui tient à la fois de la peinture, de la sculpture, de la cimaise et du décor, et dont les parties peuvent éventuellement former différents angles. On pénètre ainsi dans ce paysage architectural – on peut aussi passer derrière. Les immeubles gris sont en construction et évoquent une architecture du béton (bétonnage du littoral ?), sur laquelle se détachent éventuellement les outils présents dans l’atelier en silhouettes orange vif. Sur certaines photographies prises dans l’atelier de l’artiste, on a le sentiment d’une réelle profondeur : l’illusion fait pénétrer l’atelier dans le chantier et on ne sait plus si cet escabeau vient du chantier de construction ou de l’espace de l’atelier. L’ensemble est troublant : cette réalité si connue, le béton, le ciel bleu, cette matérialité évidente du Placoplatre, de la peinture, du polystyrène, s’évanouit dans un décor – et le bleu du ciel sonne tout d’un coup faux. Un projet de commande publique pour la ville de Sète (Projet Mare Nostrum, 2012) consiste en l’incrustation d’une carte de la Méditerranée en inox poli miroir de 7 m sur 3,25 m dans le mur extérieur d’un bunker allemand, sur laquelle se reflètent le bleu du ciel et de la mer. L’ensemble est très poétique – mais c’est aussi un reflet, une illusion qui nous conduit à nous retourner et à regarder la mer, la vraie, à voir ailleurs et au-delà de l’œuvre d’art.

Masculinité

Poétique du chantier, donc, et donc un univers masculin. L’héritage iconographique est ici celui de Fernand Léger et de sa série des Constructeurs des années 1950. Une approche du travail de Jean Denant par le genre s’impose, du côté du masculin. On ajoutera ici simplement un élément contextuel : on retrouve cette dimension chez d’autres artistes de la même génération tournant autour de la question de la construction, chez Vincent Mauger ou Vincent Ganivet par exemple, selon d’autres modalités qui leur sont propres. Cette association entre les univers traditionnellement masculins du chantier et de la sculpture, des travaux « de force », a ainsi fait l’objet de détournements féministes, par Annette Messager (Quand je fais des travaux comme les hommes, 1971-73), par Monica Bonvicini (Hammering out (an old argument), 1998), et récemment par la jeune Milène Guermont avec la reprise du motif américain de Rosie la Riveteuse.

La construction du genre est très cohérente. En effet, une grande partie du travail de Jean Denant consiste à représenter le travail ouvrier et à construire une figure d’artiste qui, utilisant des techniques, outils et matériaux similaires, apparaît comme un des leurs. En 2009, l’exposition Archéologie ouvrière à l’Able Galerie à Berlin, construisait un espace mental  du chantier en noir et blanc en déclinant les techniques d’empreinte, métaphore commune à l’archéologie et à la mémoire (Benne, dessin mural à l’encre noire, Site, emprunte sur plâtre peint, Sans titre, impression d’une image d’échafaudage sur plâtre moulé). Une installation sous forme de maquette, manu-tension en 2011,  reproduit en la figeant dans ce qui visuellement évoque un goudron, une zone de chantier. Ce sont des hommes qui pourraient arracher cette brouette au sol pour transporter du ciment, des hommes qui s’apprêtent à déplacer des poids sur le transpalette. Le titre fait explicitement référence à une manipulation imaginaire, rude, tendue, celle du stress des chantiers – difficile physiquement, et où les emplois sont souvent précaires voire « au noir », aussi noirs que la zone évoquée. La série des Wood Graffitis (2010) rassemble ainsi tout un ensemble de points déjà évoqués : ces bois gravés en creux, au burin (un travail physique), représentent des soldats, figures typiquement masculines, dans un style très réaliste.  Ce travail sur le bois s’enrichit aujourd’hui de figures d’hommes que l’on voit d’attaquer à un mur – le mur de Berlin – dans une technique singulière où la gravure sur bois émerge à travers un film protecteur en plastique noir portant encore sa marque. Ces hommes sont ici les révolutionnaires et les héros, impression renforcées par l’effet de pochoir mural – mais pour autant leurs gestes, l’inclinaison de leur corps, la tension dans leurs bras fait aussi penser à des ouvriers, les figures se confondent et déclarent avec une certaine mélancolie, par la confusion plastique des gestes, la fin des utopies.

Ainsi, l’artiste semble interroger ce système et le mettre en relation avec sa condition d’artiste – que signifie cette valeur très masculinisée du « travail », pour un artiste ? est-ce que faire de l’art, c’est travailler ? quand d’autres « hommes » risquent leur vie en zone de guerre ou s’épuisent sur des chantiers ? quand ils sont environnés de « précaires » ? D’autres hommes au travail apparaissent dans la série des Précaires (série de 13 dessins à la craie non fixée sur tableau noir, 2009), mais aussi des femmes, des enfants, car il s’agit de la récupération d’images anciennes de familles polonaises, qui sont désignés comme tels. Le travail de Jean Denant n’est pas essentiellement politique ou engagé, mais on sent comme une forme d’étonnement et d’interrogation (rare chez ces artistes « masculins ») quant à sa propre place d’homme et d’artiste dans ce (violent) système. Pour l’exposition Auto/portraits (2009), Jean Denant proposait une pièce intéressante sur cette question : il faut être fort pour manier le serre-joint, mais c’est ce dernier qui semble pris dans la pierre qu’il traverse (Autoportrait, carottage de mur, Placoplatre, enduit, polystyrène extrudé, pierre, tige de métal, serre-joint, socle, 2009).

Le support et la surface

Support et surface tendent ainsi à se confondre chez Jean Denant. La dimension picturale ou graphique des pièces est essentielle. Ainsi, les impressions sur plâtre moulé d’Archéologie ouvrière ne distinguent pas véritablement l’image imprimée de son support : le plâtre forme lui-même un objet avec ses plis, ses reliefs, ses aspérités, dans lequel l’image est comme inscrite, imprimée au sens fort et qu’elle imprègne. De même, la série des Wood Graffiti s’apparente à une série de gravures sur bois dont on exposerait les bois gravés – un artiste comme Barthélémy Toguo a exposé par exemple les bois-tampons et les impressions d’encre sur papier pour la pièce New World Climax III (2001). On pourrait, comme pour un relief archéologique, appliquer un papier sur les cartes martelées sur les murs de béton, et à l’aide d’un graphite en décalquer l’image, par ses manques.

Chez Leonardo Agosti, Jean Denant expose en mars 2013 un grand format dont le motif évoque une jungle. Ce sont des planches de contreplaqué recouvertes d’un film plastique noir sur lequel est imprimée la marque du matériau (de chantier), ULTIBAT. Dans les manques du film, le bois est creusé et forme ce motif naturel et sauvage de jungle. Le motif est dans la planche, il n’est pas imprimé sur le film, il se révèle comme à travers lui. On aurait envie de revoir après ce travail l’épopée support-surface avec un autre œil, moins conceptuel, plus symbolique, plus « arte povera ». On pense à un clin d’œil à Pierre Buraglio, aux Châssis, Fenêtres, Masquages de la fin des années 1960 au début des années 1980, Paysages de la fin des années 1980 et du début des années 1990, avec leur confusion du matériau, du support, de la surface, du motif, du thème (le paysage). Cette rencontre récente entre la « jungle », et le chantier ouvre un nouveau champ d’expérimentation pour Jean Denant : c’est le retour de la nature dans le paysage de main d’homme.






Le chemin (la traversée) de la Méditerranée

texte poétique autour du projet Méditerranée pour la ville de Sète.

par Philippe Saulle (directeur de l'ecole des beau art de Sète)



Le long de la route qui mène du Théâtre de la Mer au quartier de la Corniche on devine un

blockhaus, juste un seul pan de mur de béton envahi par les asphodèles ou coiffé d’agaves en fleur.

Un long mur brut, épais, qui a conservé les empreintes des planches de chantier, fait dans l’urgence,comme on l’a fait plus tard des immeubles aux périphéries des grandes villes. Il est à peine visible. Abandonné, méprisé, il a souvent servi de support d’affichages sauvages. Il guette la mer de ses yeux gris aujourd’hui aveugles. C’était sa fonction, au creux du Golfe du Lion, de surveiller la grande bleue.

Jean Denant installe un reflet de plusieurs mètres de long, fait d’acier poli fixé, incrusté même, dans ce mur du blockhaus, face à la mer. La redoute de béton que l’on aimerait bien voir disparaître semble dès lors percée d’un orifice, comme une mare de mercure dont la surface argentée cacherait d’antiques excavations.

Une découpe de la cartographie côtière méditerranéenne qui, dans le sens des aiguilles d’une montre, épouse les côtes de France, d’Italie, de Slovénie, de Croatie, de Bosnie-Herzégovine, du Monténégro, d’Albanie, de la Grèce, de Turquie, de Syrie, du Liban, d’Israël, de la Palestine,

d’Egypte, de Libye, de Tunisie, d’Algérie, du Maroc, d’Espagne. Cette carte muette de la

Méditerranée, dont le dessin est la représentation mentale d’un immense paysage, reflète ici la

réalité de son paysage.

Sur la promenade qui lui fait face, le passant se voit lui-même traversant le miroir du nord ou sud, ou

l’inverse, sous la ligne bleue de l’horizon quand elle rejoint le ciel, selon les caprices du temps, bien sûr. OEuvre spéculaire qui nous intègre - de passage - dans ce reflet de Méditerranée, comme autant

d’âmes l’ont peuplée et la peuplent encore. La mer au milieu du monde est un pays sans cesse traversé par les habitants de ses rivages. Voyages, migrations, exils ou routes mirifiques sillonnent ce pays calme et pourtant si dangereux. Et, le miroir, psyché probablement imaginé sur des rives volcaniques de la méditerranée, en Anatolie, sans doute dans de luisantes obsidiennes, inspire toujours d’immémoriales légendes et nos voyages intérieurs.






"Fondation" oeuvre collective pour un 1%

texte accompagnant l'esquisse du projet de 1% artistique du lycée Gallieni à Toulouse

par manuel Pomar (directeur du centre d'art contemporain leu commun à Toulouse)



"Fondation" est le titre du projet mené par l'artiste Jean Denant pour le 1 % artistique du lycée

technique Gallieni à Toulouse. Si la notion de collectif est invoqué dans le titre c'est dans la nature de ce qu'est une commande publique qu'il faut la retrouver. C'est nous, la communauté, par nos impôts directs ou indirects qui participons au financement de ce travail. "Fondation", oeuvre collective pour un 1 %, est le titre de ce texte de présentation qui tente de définir les nombreux paramètres d'un projet en cours, sans toutefois en envisager ses aspects techniques mais en restant au plus près de l'intention de la projection.

Le travail artistique de Jean Denant se situe toujours dans un mouvement perpétuel rappelant le flot imparable d'une lutte en marche. Le champ lexical marxiste est totalement adapté à ses projets. Ici le mot travail n'est pas employé comme une coquetterie langagière du jargon pailleté de la fresh critique. L'artiste mène une oeuvre basée sur deux points cruciaux : la passation de la mémoire au sein d'un système en profonde mutation et la possibilité ou non de bâtir encore des utopies sur des bases aux fondamentaux trop souvent maltraités.

C'est dans ce mouvement plastique reliant ces deux points que ce crée une construction symbolique

bâtie à l'aide des matériaux les plus fragiles comme les plus innovants. Une oeuvre qui se joue du

monument en en saisissant la portée tout en en relativisant l’impact par un traitement à la solidité précaire. Une sorte d'anachronisme apparait dans la distorsion entre les matériaux au process novateur utilisés pour représenter des objets en état de décrépitude. Cette lutte en émergence contenue dans le travail de Jean Denant s'extirpe des espaces qu'il aménage entre la planéité et le relief, entre le récit et ses transcendances.

Nous le savons, l'être humain et ses civilisations sont aussi fragiles que le cristal et peuvent se briser au moindre choc. C’est désormais acquis, la représentation de l’homme contemporain passe par la technologie. Cela fait longtemps que la science fiction n'est plus la description exagérée de ce que nous vivons. Notre réalité a largement dépassé son imagination catastrophisme. Les robots peuvent maintenant fabriquer notre devoir de mémoire. Demain, celui qui déterrera nos objets du quotidien sera confronté à de sérieux problèmes de lecture pour découvrir au plus profond de ces débris de plastique, les 0 et les 1 sensés révéler ce que nous étions. L'oeuvre est discrète, cachée, elle est sous terre. Elle est humble dans sa posture. Nous la foulons de nos pas, mais ambitieuse dans ses visées, elle convoque dans le même temps mémoire et futur. Pensé pour être dans la cour du lycée, un sol de verre, dévoile et protège une excavation qui fait émerger ce qui ressemble à des vestiges d'outils. Un bras de pelleteuse mécanique, anthropomorphisme évident, gît sur le côté. Étrange paradoxe que de retirer du limon l'outil fait pour creuser, va et vient troublant entre celui qui creuse sa propre tombe et celui qui déterrera le corps avec cette même pelle. Le crépuscule hanté de notre ère industrielle moribonde, donne aux artistes la possibilité d'assoir deux postures: une ironie feinte ou naïve, ou tenter, en évitant toute complaisance, d'irriguer notre pensée par un travail de mémoire à dessein prospectif.

L'implantation du travail de Jean Denant au sein d'un établissement d'enseignement endosse cette

responsabilité avec subtilité. À l'endroit même de la transmission et de la formation, ces outils du bâtiment et des travaux publics réapparaissent dans un geste simple qui montre et représente dans le même temps. En évitant l'écueil de l'érection de l'oeuvre et sa compétition avec l'ouvrage

architectural, il parvient, en dissimulant son objet, à faire tenir à ces vestiges représentés, un

discours pontifiant. L'oeuvre n'est pas à la parade, elle se terre et se déterre dans un même élan. Si un 1 % est implanté aujourd'hui au Lycée Gallieni, c'est qu'il a été détruit le 21 septembre 2001 comme beaucoup d'autres bâtiments de ce quartier toulousain par l'explosion de l'usine chimique AZF. C'est un lycée où sont enseignés les métiers de l'automobile et de la robotique.

La pièce qui y est projeté est sous dimensionnée, c'est une maquette, certes de 4m par 4m, mais

une maquette. Le procédé de 3D numérique utilisé accentue l'origine même de la fin de ce qui y est

représenté. Ces vestiges éparpillés du monde du travail actuel s'extirpent difficilement d'un magma à la régularité filaire angoissante. Sur la dalle transparente, le regardeur foule des fouilles mises à jour et conservées telles quelles. Traces pétrifiées, laissées à l'endroit exact de leur découverte. Une imprimante en trois dimensions reproduit à plus petite échelle des outils manuels au destin incertain. La gangue dont ils s'extirpent est de la même matière, le sol et les outils forment un tout, la mémoire est figée, révélée, conservée. C'est là toute la difficulté. Vestiges d'une civilisation qui n'est pas encore ensevelie mais au devenir fragile. Ceux qui visitent Pompéi sont saisis par la solennité de l'endroit. La gravité qui s'en dégage et la proximité troublante que nous pouvons ressentir avec les victimes d'une catastrophe naturelle vieille de près de XXI siècle, prouvent la force de ce témoignage visuel.

Jean Denant a choisi de mettre en place ce travail reposant sur l’hypothèse d'un jeu de mémoire

confronté à un lieux marqué par à un événement violent mais fort d'une mission éducative positive.

Cette sculpture publique est une oeuvre collective dans sa réception. A la fois propriété de tous et de chacun et tout particulièrement des élèves et des personnels qui sont la vie du lycée. Ce réceptacle mémoriel veut faire prendre conscience de l'importance du devoir de transmission et de l'attention que nous devons porter à la mémoire prolétaire en train de s'étioler. L'oeuvre ici n'est ni monument, ni commémoration, mais elle a l’ambition à travers notre regard, de devenir outil de mémoire.




texte in progress 2011

C l a i r e M i g r a i n e

critique et commissaire


Bien souvent dans le travail de Jean Denant, forme et sens sont inextricablement liés. Il choisit ici de peindre, dessiner,gratter, recouvrir, emplâtrer, scotcher, des feuilles de Placoplatre. Leur usage en tant qu’élément de construction n’est pas complètement abandonné, car c’est bien ce support qui permet à l’architecture représentée de tenir debout...

Les surfaces vides, en réserve, participent de la composition. La peinture s'appréhende désormais

comme une construction, dans un engagement physique lié au travail manuel. Malgré son dispositif

de panneau publicitaire, nous n'avons pas affaire ici à un archétype, mais bien à un palimpseste,

support presque archéologique de différentes strates de fabrication, telle une cartographie des

relations entre sujet, geste et matériaux. Dans un ultime retournement, la structure devient

installation (voire sculpture ?) dans son dispositif de monstration quasi tautologique : debout, elle résiste sur ses rails de métal, contrebalancée par des sacs de plâtre, en attente. Son échelle est celle du corps au bâti, qui reprend une volonté typiquement occidentale d’établir des canons pour la figure humaine – et par extension pour la production d’objets artificiels – sur la base de rapports de proportions censés assurer une construction harmonieuse, du kouros grecs au Modulor de Le Corbusier.





"manu tension"

texte pour l'exposition manu/tension, chez robert

par Laurine Fabre

(critique d'Art)



Pour cette proposition chez robert, Jean Denant construit un site qui envahi l'ensemble du territoire d'exposition. L’artiste se positionne en tant que chef d'un projet relevant à la fois de l’architecture, du design d'objets et des arts visuels.

Conçu avec précision et savoir-faire, le projet donne à voir un espace relevant du monde ouvrier et de l’univers du travail. La dimension poétique de cette zone en chantier se révèle par son statut non défini, à la fois lieu abandonné et espace en devenir.

La construction de l’oeuvre par superposition successive de couches de matière renvoie inévitablement aux couches temporelles d’un lieu en constante évolution. Si on peut découvrir dans l’espace un engin de chantier et des outils dispersés au sol, aucune présence humaine n’est visible, sauf celle suggérée par la présence de ces objets inventés par l’Homme. Si Jean Denant construit ici un monde dominé par la machine, et interroge l’omniprésence de la technologie dans notre société, il ne fait aucun doute que la maitrise de la technique par l’homme est aussi source de création artistique.

À la fois lieu en émergence et site archéologique dévoilé par strates, l’artiste suggère un « entre-deux » et nous place dans un monde confronté à la dualité: le travail manuel face au développement de la technologie, le milieu ouvrier face au secteur industriel, l’histoire face à l’avenir.





Le temps à l’ouvrage

exposition relative, villa cameline , Nice

par Laurine Fabre

(critique d'Art)




En choisissant de réaliser une oeuvre sur un mur brut de la Maison Abandonnée, Jean Denant inscrit son travail comme faisant partie intégrante d’un lieu en chantier ou en restauration. Il crée une oeuvre éphémère qui sera effacée à la fin de l’exposition, et répond ainsi à la nécessité d’un espace en perpétuel changement, en constante évolution.

L’artiste « construit » son dessin à l’aide d’un cordeau de maçon et de poudre bleue. Cette technique, qui nécessite la présence de deux personnes, est utilisée pour tracer des lignes droites provisoires, en vue de la réalisation de l’ouvrage définitif. L’oeuvre d’art ne pourrait être qu’une étape intermédiaire. En ce sens, son temps d’existence est une donnée essentielle pou sa définition et sa compréhension. Rappelant la matérialité de la craie, la fragilité de la poudre bleue semble déjà annoncer la disparition du dessin. La méthode utilisée par l’artiste prédit la courte durée de vie de son oeuvre. La forme tracée sur le mur, un engin de chantier, est le symbole même du processus de transformation. Il représente l’idée d’un

espace en chantier, en transition, laissant deviner une situation passée tout en annonçant déjà un état à venir. Par la couleur, les détails et la précision de la forme représentée, l’artiste donne l’illusion d’un dessin réalisé à l’aide d’un logiciel informatique pour

architecte ou designer, permettant des vues dans les trois dimensions. Pourtant, c’est grâce l’utilisation d’un simple cordeau de maçon et de poudre à tracer, que l’artiste construit son oeuvre. À l’ère de la mécanique et de la technologie, on oppose l’archaïsme des méthodes manuelles, à la performance des techniques les plus modernes. L’oeuvre de Jean Denant réconcilie ces deux univers et les lie à travers le domaine de la création.

Jean Denant nous met face au temps nécessaire à la réalisation de l’ouvrage, principal témoin de la naissance des formes. Tel un artisan, patient et minutieux, la beauté de l’oeuvre achevée se révèle moins dans sa durée de vie, que dans le processus qui l’a vu naitre.



auto/portrait

par  Constance Moréteau

(critique et professeur à l'item)

Jean Denant, Sans titre, 2010 Sculpture : miroir, placoplâtre, polystyrène, parpaing, pierre, rail,

fer, serre joint 20 cm x 50 cm




Jean Denant ne s’était encore jamais confronté directement au genre de l’autoportrait. Néanmoins,

s’agissant aussi d’un regard sur son propre parcours d’artiste, une certaine familiarité s’instaure visà-vis du reste de son travail. Les matériaux de construction sont donc de nouveau conviés chez cet artiste qui se réfère constamment au champ de l’architecture tant pour les phases de conception que pour celles de réalisation et de concrétisation. Ces étapes cohabitent très souvent pour aboutir à une tension productive. Pour cet exemple précis, cette donnée temporelle se manifeste sous la forme d’une stratification tellurique en ce que même les matériaux mixtes comme le polystyrene, le placoplâtre semblent avoir été extraits de la terre au même titre que la pierre, exhumant une mémoire. Le miroir est le seul élément dont les contours ne sont pas accidentés, mais il ne se distingue pas tout à fait des autres composants, étant également pris par le serre joint. Dans cet autoportrait, l’archéologie/plongée dans la psyché se mêle à l’architecture/ prise sur le réel que pourrait symboliser le serre joint contenant l’ensemble. Là où d’ordinaire, l’engagement physique de l’artiste, l’assujettissement de ses gestes à la force propre des matières aboutissent malgré tout à des installations harmonieuses, à des jeux de lumières savamment orchestrées, le choix de l’assemblage donne ici l’impression d’une transformation stoppée abruptement. Ici une pression est exercée sur ce qui semble vouloir s’étendre.

Par conséquent, pour cette sculpture, Jean Denant privilégie la dimension physique de son travail

d’artiste. Il ressort de cet autoportrait une certaine humilité qui se remarque d’autant plus si on

compare cette sculpture très condensée aux grandes installations créées in situ. L’architecture

apparaît plutôt en filigrane, de manière archaïque, quand il s’agit encore d’interroger le sol bien que la suite du processus soit évoquée par la présence de tous les matériaux phares de l’artiste. Le socle meme de l’oeuvre est ce caisson de chantier qui crée une distance avec le white cube. Les

dimensions respectent aussi les contraintes inhérentes à l’exposition collective « AUTO/portrait »

située dans un petit espace pour lequel l’oeuvre a été conçue initialement.




Les vitrines experimentales, Sérignan

texte de manuel pomar


ce texte se contente de rendre compte d'une visite d'exposition, seulement enrichie par la lecture du dossier de presse, aucune conversation, aucune interview n'ont modifié ma vision des oeuvres.




La porte du Musée de Sérignan est flanquée par 2 baies vitrées rythmées par Daniel Buren. Ce soir là, la lumière qui habituellement les active est occultée par les parois de placoplatre que Jean Denant a pris soin de disposer afin de definir son espace et agrandir la surface des murs colorés qui servent ainsi de paysages à ses volumes. De l'exterieur, l'arrière des cloisons non peintes et les rails qui les soutiennent, imposent un barrage austère. A l'interieur, 9 néons démembrés, dessinent au sol une grille de morpion encadrée de murs peints, l'un à la couleur d'une terre brune, sombre et fertile, l'autre d'un bleu doux et fade rappelant le fond d'une piscine.

Face à cette pièce s'érige la maquette d'une ville aux tours géantes, constituée d'emballages en polystyrène.la blancheur de ces éléments accentuée par la lumière tranchante des néon, dessine une skyline agressive et vivante. Nous somme pris dans un univers radical et aseptisé où la simplicité des matériaux et de la mise en oeuvre amène une lecture angoissante et politique des oeuvres,

accentuée par la combinaison, aux relents très actuel, entre jeu de hasard et urbanisme. C'est dans l'espace d'accueil librairie, au milieu d'une profusion de signes, que surgissent une carte de la Méditerranée et le mot "conquête" au lettres oblitérées entièrement ou partiellement dans le placoplatre mettant à jour les murs de pierre du bâtiment. les caractères Gothiques laissent peu de doutes sur la sentence et créent avec la Mare Nostrum peinte au mur, un face à face violent de l'universel et de l'actualité.

Jean Denant livre ici un ensemble de pièces qui redéfinit clairement ses pistes d'investigations et son champ plastique, suscitant le désir d'en voir plus.





Barrièrre 2009

C l a i r e M i g r a i n e

critique et commissaire




Initialement projet in situ, produites à l’occasion de l’exposition Jardins publics/Jardins privés,

2008, à Castries, les Barrières ont repris leur liberté. Entre objet de chantier et élément décoratif,elles s’érigent dans l’espace urbain et perturbent ou définissent la déambulation de ses usagers.

Tantôt obstacle, tantôt élément de contemplation ; tantôt délimitation exclusive de l’espace,tantôt

motif d’embellissement de la ville et de son paysage.

Sa composition en triptyque évoque directement une histoire de l'art religieux, ancré entre deux

mondes, deux ordres, deux territoires. Ni monumentale, ni pièce de maquette, cette oeuvre

s'inscrit à nouveau dans l'échelle 1, celle du corps humain auquel elle impose sa présence

physique.

Emblème des velléités sécuritaires, son motif interroge également notre place dans la polis, et

par extension dans l'espace politique : dans quelle société sommes-nous ? Démocratie ?

Monarchie ? Décorum ou usage, maniérisme ou utilitarisme, nul ne connaît la nature de cet

élément générique, ici singularisé par l’artiste qui a remplacé les austères et efficaces barreaux

par une ferronnerie 18ème siècle, copie d’un élément de balcon du Château de Castries




Around the world»

par Manuel Pomar




Un planisphère martel«é dans le mur à l’échelle d’une embrassade, révélant continents et nations dans la béances de la surface, trous et fissures pour les terres, surface lisse et blanche pour les océans. Non loin de là, dans la pénombre, éclairé par le bienvenue et bien nommé, néon blafard, un modèle réduit de bulldozer à monter soi même, en cours de fabrication à l’aide d’élément de

placoplatre soustrait aux cimaises de l’espace d’exposition. L’absence de ces même pièces laisse des jours dans les murs, révélant l’envers du décor du dit espace d’exposition, apparaissent l’atelier, l’établi, les stocks de bois,de pièces diverses, les outils, l’indispensable au travail Artistique, la régie.

Jean Denant l’auteur de ces pièces, en plus de son aisance ludique à révéler le Monde, s’attache finement à produire une Oeuvre in situ au sens strict. Le lieu d’exposition devient ici littéralement une carrière, l’endroit où l’on prélève la matière première essentielle à la réalisation de l’Oeuvre ou l’illustration efficace du dicton «se nourrir sur la bête». L’économie de moyen poussé à son paroxysme.

L'intérêt de se positionnement réside autant dans la posture économique, que physique. Ici la planisphère n’est pas seulement une image du monde, elle rappelle la présence corporelle de l’artiste, son échelle face au mur d’exposition, la distance de son corps au bâtit, l’écartement de ses bras définisse la surface de l’Oeuvre.

Imaginez celui-ci, marteau à la main confronté à la parois vierge, inscrire de mémoire la représentation plane de la Terre.


Jean Denant affirme son inscription au Monde et surtout l’inscription de l’Art et de ce que parfois il atteint, la révélation d’une globalité, par la déclaration d’une singularité.




"In Situ"

par Constance Moréteau – octobre 2010



Jean Denant travaille in situ. C’est un leitmotiv.

Au vu de l’histoire de ce topos, réactualisé sans cesse depuis le début des années 1960, les réalisations qui en découlent apparaissent plus ou moins attendues chez ce jeune artiste diplômé de l’école supérieure des beaux-arts de Toulouse.

Certains de ses sujets de prédilection comme l’urbanisme, le graffiti, les interventions dans des espaces réhabilités, l’éphémère font largement écho à cette constituante fondamentale de l’art contemporain.

Une partie plus petite de son corpus marquée par des allusions à la peinture de chevalet et combinées à la représentation de figures humaines ouvrent à l’in situ des territoires apparemment plus intimistes. Pourtant, n’est-ce par d’ordinaire l’in situ qui est à considéré comme ce nouveau territoire pour l’art ? De nouveaux espaces sont investis par l’art et des oeuvres remettent en question la prétendue neutralité du musée. La notion d’in situ revêt d’abord une

dimension physique, géographique, sociale avant même qu’il soit question de métaphore etc. Comment se pourrait-il que les oeuvres d’inspiration picturale puissent avoir ce pouvoir à une époque où le contexte s’assimile au contenu de l’oeuvre, où le pictural est très souvent apparenté au monde bourgeois ?

Jean Denant déconcerte aussi par le croisement entre des ingrédients a priori antagonistes, comme dans Wood Graffity (2010). Il s’agit d’une série constituée de sept panneaux de bois de 160 x 120 cm dont la surface a été martelée par petites encoches. Sur un

premier panneau apparaît un planisphère (existant en dix exemplaires), un parmi tant d’autres dans l’oeuvre de Jean Denant. Pour les planisphères, l’artiste se confronte à tous types de supports. Son favori étant la cimaise de la galerie quand une carte naît des coups de marteau sur le mur comme World Map exposé dans le cadre de l’exposition "Opération Tonnerre" (Espace Mains d’oeuvre, Saint-Ouen, 2009) et réactualisé lors de l’exposition "Libertalia" (Galerie Lieu-Commun, Toulouse, 2009). Les zones géographiques sont dès lors sujettes à des effritements plus ou moins profonds selon la qualité du mur et la répercussion des impacts.

Les autres panneaux sont les supports d’arrêts sur image de ce qui pourrait être un film de guerre, d’une guerre mondiale. Le style est plutôt classique, réaliste avec une attention aux détails malgré les contraintes de la technique. Les angles de vues sont souvent

spectaculaires au moyen de lignes de fuite très appuyées, de contre-plongées, de jeux contrastés de clair/obscur dans ces scènes monochromes. Le sépia apporte une touche rétro, poétique tout à fait étonnante pour ce climat violent.

Que vient donc faire l’allusion au graffiti apposé à un support plus traditionnel et où la bombe a été remplacée par une gouge de menuisier ? Comme le graffiti, c’est un travail qui requiert un vrai engagement physique de l’artiste. L’exécution s’est révélée extrêmement laborieuse et l’artiste avoue être réticent quant à reproduire l’expérience. La référence au graffiti s’explique aussi par le sujet même de la série, sa temporalité qui est celle d’un acte chronométré, d’une prise de conscience aiguë de l’espace alentour. L’artiste connaît bien le milieu du graffiti et les liens qui  peuvent s’opérer entre musée et rue par ce biais. Malgré tout, il préfère séparer cette pratique du reste de son travail artistique. La première se fait entre amis, dans une ambiance plus décontractée, éloigné d’enjeux plus professionnels. L’intensité de la présence sur le terrain n’en est que plus forte. Mais, en 2007, il participe à l’exposition "Graffity Stories" qui est la première exposition dévolue au graffiti en France, organisée par le musée Paul Valérie de Sète,

où l’artiste vit et travaille, et à laquelle participe le MIAM (musée international des arts modestes). Pour Wood Graffity, le sentiment d’urgence bute sur cette impression de retrait du présent due au sépia. Ce sentiment prend une saveur différente selon la culture de chacun, selon le lieu de réception de la série. Ainsi, les territoires frappées par cette guerre, les

protagonistes engagés ne sont pas précisés et c’est aussi le cas pour les frontières arbitraires sur le planisphère. Seuls les océans façonnent des contours reconnaissables de tous.

L’in situ voyage. Il se loge d’abord dans l’histoire de chaque visiteur. Chacun perçoit différemment l’espace et ses conflits. Quand les oeuvres de Jean Denant se déploient dans la troisième dimension, la construction d’un regard propre au visiteur est

sollicité de manière qui m’apparaît plus évidente encore ; ne serait-ce que par les références nombreuses au champ de l’architecture.

Les expositions de Jean Denant sont souvent comparées à des chantiers de construction. Prenons l’exemple de l’installation réalisée pour l’édition 2009 de Jeune Création au CentQuatre, très proche de celle conçue pour la galerie GM de Montpellier en 2006. Les patrons évidés ayant servi à la fabrication d’un tank sont accrochés aux cimaises. Pour celui-ci du polystyrène bleu ciel a été utilisé. Les architectes utilisent beaucoup le polystyrène lors des phases de conception et c’est sans doute le matériau le plus utilisé par l’artiste avec la cimaise, d’où proviennent des éléments de construction pour Chambres avec vue (Galerie ALaPlage, Toulouse, 2006) et l’installation « Sans Titre » présentée à l’Artenim art fair de 2007. L’identité processuelle de ces oeuvres permet d’ailleurs de nuancer la connotation belliqueuse du tank qui est le seul objet achevé. La violence est quelque peu désamorcée à l’instar de Graffity Wood. L’autre objet en polystyrène bleu posé sur le sol est divisé par de fins découpages produits avec un fil chaud. Il est morcelé en partie, divisé entre une zone plane et une autre tout en relief. Là encore on serait tenté de parler de champs de ruine mais le polystyrène relativise cette interprétation.

S’agit-il de construction, de destruction, de reconstruction ?

C’est justement grâce à l’utilisation concomitante de ces deux moments de la pratique architecturale, celui de la conception et celui de la réalisation, que de telles questions peuvent se poser aisément.

L’in situ, c’est alors le choix ou non de décider si la présentation de l’installation dans un lieu spécifique en pérennise ou non la configuration présente : l’installation pourrait-elle pencher vers la construction par exemple ? Quoiqu’il en soit la chronologie des

évènements reste incertaine.

L’éphémère est au coeur de The Precarious (2009), cet ensemble de représentions à la craie dessinés sur des tableaux noirs. La craie n’est pas fixée. C’est donc une disparition programmée. Jean Denant défie par là le marché de l’art et le provoque d’autant mieux que la finition des représentations est souvent léchée, précise. Les oeuvres s’inspirent de photographies en noir et blanc que l’on imagine prises dans les années 1930, 1940 ou 1950. D’autres images font penser à de la peinture expressionniste, permettant peut être de mieux cerner cette période qui s’efface. L’accrochage de certaines des tableaux à proximité du sol donne l’impression d’un glissement des oeuvres vers le bas, pour ensuite disparaître sous le sol. Les tableaux forment aussi l’appareillage d’un mur ou celui d’un monument et l’installation peut être installée dans d’autres lieux.

L’in situ signifie ici un effacement irrémédiable en dépit d’une tentative de structuration. L’idée reste la même lorsque l’artiste crée une reconstitution comme celle de Worker Archeology (Able Gallery, Berlin, 2009) où par une série de moulages, la création de modestes artefacts, Jean Denant imagine les traces laissées par les révoltes ouvrières de 1953 en Allemagne de l’est, très actives à Berlin. Les alternances entre évidement et plein, entre figuratif et abstraits participent de nouveau de cette esthétique où la violence est potentielle, insaisissable. La représentation schématique de la benne sous la forme d’un wall painting ne permet pas que l’on distingue les résidus du chantier. La ligne blanche est seulement là pour clarifier la lecture.

Cette réflexion sur le retour des choses à la matière a atteint un de ses acmés avec la sculpture, sans titre, créée pour "Auto/portrait", qui est la première exposition de Portraits (2010).

L’autoportrait de l’artiste est une commande, et Jean Denant ne s’était jamais essayé à ce genre fort délicat. Là où d’ordinaire, l’engagement physique de l’artiste, l’assujettissement de ses gestes à la force propre des matières aboutissent malgré tout à des installations harmonieuses, à des jeux de lumières savamment orchestrés, le choix de l’assemblage donne ici l’impression d’une

transformation stoppée abruptement. Le polystyrène, le placoplâtre semblent avoir été extraits de la terre au même titre que la pierre, exhumant une mémoire. Le miroir est le seul élément dont les contours ne sont pas accidentés, mais il ne se distingue pas tout à fait des autres composants, étant également pris par le serre joint. Le tout forme une stratification tellurique. L’architecture apparaît plutôt en filigrane, de manière archaïque, quand il s’agit encore d’interroger le sol bien que la suite du processus soit évoquée par la présence de tous les matériaux phares de l’artiste. Le socle même de l’oeuvre est ce caisson de chantier qui crée une distance avec le white cube, cette apparente neutralité de l’espace d’exposition.

La sculpture pourra être présentée dans différentes institutions, mais l’expérience de l’artiste avec les matériaux aura rarement été aussi forte que pour sans titre.

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